La science est d'abord une construction d'abstractions, même si celles-ci s'appuient sur une observation du réel. Elle est donc construite d'idées et relève, de ce fait, de l'ordre d'un théorique humainement construit. [Bachelard 1971b, p. 140] : « Comment ne pas inscrire désormais dans la philosophie fondamentale de la pensée scientifique, à la suite de son statut intersubjectif, son caractère social inéluctable ? » (nous soulignons).
Nous avons signalé plus haut l'importance de la confiance, confiance critique mais confiance néanmoins, notamment à travers l'exemple des expériences de Joule, guère reproductibles tant elles demandent de savoir-faire (de brasseur, en l'occurrence). La méthode et la norme scientifique ne peuvent donc se passer complètement de l'aspect humain. Des études historiques serrées montrent également à loisir que l'histoire des science ne s'écrit pas qu'en termes de conflits d'idées mais également en termes de conflits de personnes.
Par ailleurs, la science, nous l'avons vu, ne peut se contenter du critère de falsification : doivent également rentrer en ligne de compte la confirmation et de l'absence de contradiction. Comme dans tout processus humain, la science a donc besoin de contraintes, implémentées en termes sociaux, pour éviter de divaguer.
Insistons également sur le fait que la pratique de la science moderne véhicule également des normes morales :
Louis de Broglie (prononcer « De Breuil ») : « La science est une école de vertu.»
R.K. Merton (1942) : définit ainsi une éthique de la science (« CUDOS ») :
"Communalisme" : les connaissances sont libres et publiques,
Universalisme : la science est ouverte à tous sans discrimination,
Désintéressement[13],
OS - Scepticisme Organisé : les jugements ne sont pas admis par simple fait d'autorité et subissent la critique.
Il y avait donc matière à faire de la sociologie des sciences et même, pour certains, de l'épistémologie sociologique. Mario Bunge décrit ainsi « la nouvelle sociologie des sciences [...] née au milieu des années 1960, comme partie de la rébellion généralisée contre la science et la technique » [cité in Fourez 2003, p 159], dont les membres « partagent les thèses suivantes :
l'externalisme, ou l'idée que le contenu conceptuel de la science est déterminé par son contexte social [cf. ci-dessous] ;
le constructivisme ou subjectivisme : l'idée que le chercheur construit non seulement ses hypothèses, ses [outils] mais les faits eux-mêmes [...] [développé ci-dessous] ;
le relativisme [cf. plus haut, développé ci-dessous] ;
le pragmatisme, ou l'accent mis sur l'action et l'interaction au dépens des idées, ainsi que l'identification de la science avec la technique ;
l'ordinarisme, c'est à dire [...] le refus d'accorder [à la science] un statut [...] différent de l'idéologie, de la pseudo-science et même de la non-science [cf. ci-dessous] ;
l'adoption de doctrines psychologiques surannées, comme le béhaviorisme ou la psychanalyse ;
le remplacement du positivisme, du rationalisme et d'autres philosophies classiques par des philosophies ascientifiques et même antiscientifiques, telles que [...] ».
Hormis les deux derniers, polémique, ces éléments s'expliquent et, dans une large mesure, se justifient par une démarche scientifique cohérente. Ils sont largement revendiqués par les tenants de ce mouvement. Voyons-le sommairement.
Aujourd'hui, personne ne sait exactement faire le lien entre l'activité scientifique et la science, le savoir produit. En conséquence, s'intéresser à l'étude de l'un oblige inévitablement à négliger ou abstraire l'autre. L'épistémologie, au sens traditionnel, se concentre sur le savoir en négligeant ou faisant abstraction, assez largement, des inter-relations humaines. La « sociologie des sciences » ou l'« épistémologie sociologique », s'intéresse, elle, à ces inter-relations. Inévitablement, elle a été conduite à abstraire ou négliger la notion même de vérité. Il en résulte une certaine forme de relativisme cognitif. Dans le meilleur des cas, il s'agit d'un choix méthodologique, dans les pires, on confine au « tout est bon ». ([14])
Paul Feyerabend : Les théories successives sont incommensurables, donc il est difficile de parler de progrès. Sa vision du « progrès » est subjectiviste : les choix de théories se ramènent à des préférences individuelles.
Feyerabend insiste sur ce qu'aucune des méthodologies existantes n'est capable de rendre compte de ce qu'est la science (par rapport à la non-science). Critique l'inductivisme et le falsificationisme comme plus haut. Etant donné la complexité de l'histoire de la science, il est vain de vouloir tirer quelques règles de développement. Il ne reconnaît qu'une seule règle : « tout est bon. » J. Krige critique : « tout est bon signifie en pratique tout se maintient ».
La sociologie est une étude de structures humaines. L'externalisme découle donc d'un principe de neutralité entre groupes humains (les "écoles") tenants de diverses théories. Il découle également du fait que s'il fallait intégrer les "résultats" d'une théorie scientifique, cela nécessiterait d'étendre l'objet de ce courrant de recherche à cette vérité. Or, la sociologie des science est une branche de la sociologie et donc se restreint, sciemment, aux structures humaines. Du fait de ces deux restrictions, cette discipline ne voit pas, au sens propre, ce qui différencie la science d'autres systèmes de productions intellectuels. D'où l'ordinarisme.
Pour Feyerabend il est faux que la science constitue le paradigme [= l'exemple-type] de la rationalité. La science n'est pas nécessairement supérieure aux autres disciplines. Il est illégitime de rejeter ou d'accepter (ex. du marxisme) une discipline pour cause de scientificité ou non (ici : Popper/Althusser).
Le livre principal de Paul Feyerabend s'intitule : Contre la méthode : esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance [1979]. Pour lui, la science ne possède aucune caractéristique intrinsèque qui la rendrait supérieure aux autres branches du savoir (mythes antiques, vaudou). La haute considération pour la science est une religion moderne. En parlant des USA : « Il y a une séparation de l'Eglise et de l'Etat, il n'y a pas de séparation entre l'Etat et la Science. » « Il [Feyerabend] note que les « rationalistes critiques » et défenseurs de Lakatos ont étudié la science de façon fort détaillée mais que leur « attitude envers le marxisme, l'astrologie ou d'autres domaines considérés traditionellement comme hérétiques est très différente. Ici on se contente d'un examen superficiel et d'arguments expéditifs. »»
Malgré ses excès, qui sont aussi ceux de son époque, nous retiendrons quand même deux points d'importance :
Tout d'abord, les conditions de la science ne sont pas sans conséquences sur ses développements : il n'est que de citer les conditions de « big science » de la seconde moitié du XXe s. ou de l'Alexandrie hellénistique. De manière plus élémentaire, les scientifiques sont des Hommes et peuvent subir les influences de modes intellectuelles. Einstein disait, par exemple : « Il m'est difficile de comprendre combien, particulièrement dans les périodes de transition et d'incertitude, la mode joue un rôle à peine inférieur à celui qu'elle joue dans l'habillement des femmes.» [cité par Perdijon 1998, p. 73]
Nous insisterons surtout sur la notion de scientificité à exposer en cours : Cela n'a pas de sens de dire qu'une expérience est scientifique ou non. Du moins, le faire nous place sur le plan du dogme. À l'inverse, on peut dire qu'une expérience est convaincante ou non, et pourquoi. On se place alors sur le plan de la raison critique. De même, un fait (ou une théorie) n'est pas scientifique ou non, il est admis ou non (et encore : dans tel contexte).
base constructiviste : naturelle, maintenant largement admis en éducation
Bien sûr l'aspect constructiviste ne doit pas surprendre un enseignant moderne, conscient que les connaissances ne sont pas données mais construites par leur "porteur". Le concept de représentation est d'ailleurs assez proche en didactique et en sociologie des sciences. L'enfant, l'adulte non plus d'ailleurs, ne lâche pas facilement ses représentations (cf. notre exemple du kilo. de plomb et du kilo. de plume de l'introduction). La question est de savoir jusqu'où l'on va : le chercheur construit-il l'énoncé des faits ou les faits à proprement parler ?
Le socioconstructivisme : « les savoirs standardisés d'une discipline sont une réponse collective à des questions d'une époque et à des situations qu'elle a engendrées » [Fourez 2003][, p.17].
Notons un fait plus simple : le fait que la recherche nécessite une construction permanente de la méthode. Ce point est constaté depuis longtemps. Goethe : « Quiconque persévère dans sa recherche est amené tôt ou tard à changer de méthode » [cité par Bachelard 1971b, p. 131].
[13] C'est la science qui est désintéressée, mais, bien sûr, les scientifiques peuvent être rémunérés pour leur travail. Autrement dit, c'est la présentation des résultats qui se fait comme si le scientifique était désintéressé.
[14] Ces considérations ne veulent pas dire qu'il est impossible de disposer d'une grille de lecture du monde intégrant ces deux points de vue. Cela veut seulement dire qu'ils ne sont pas compatibles. Ce genre d'incohérence n'est pas grave ; elle est de même nature que celle qui sépare les visions quantique et relativiste générale du monde physique.